
Quand un maire élu démocratiquement devient la cible d'insultes racistes dès le soir de son élection… est-ce que la démocratie fonctionne vraiment ? C'est la question que pose l'affaire Bally Bagayoko, nouveau maire de Saint-Denis.
Le 15 mars 2026, Bally Bagayoko est élu maire de Saint-Denis dès le premier tour des élections municipales. Né en région parisienne de parents maliens, il dirige désormais la deuxième commune la plus peuplée d'Île-de-France, avec près de 150 000 habitants.
Mais sa victoire est immédiatement suivie d'une vague de haine. Dès le soir de l'élection, des commentaires racistes se répandent sur les réseaux sociaux. Fin mars, deux chroniqueurs sur la chaîne CNews comparent le maire à «la famille des grands singes» et lui reprochent une attitude de «mâle dominant». La mairie reçoit alors cinq à six appels racistes par jour, des personnes demandant par exemple si c'est bien «la mairie des Arabes et des Noirs». Bally Bagayoko décide de porter plainte, et le parquet de Paris ouvre une enquête pour «injure publique» à caractère raciste, et une seconde pour cyberharcèlement.
Ce qui se passe à Saint-Denis n'est pas un simple «dérapage» — et il est important de le dire clairement : ces propos sont inacceptables, moralement et juridiquement. Le ministre de l'Intérieur lui-même les a qualifiés d'«attaques ignobles», et une enquête pénale a été ouverte. Mais pour aller plus loin qu'une simple condamnation, la sociologie nous aide à comprendre d'où viennent ces réactions et pourquoi elles sont si dangereuses.
Ces attaques reposent sur des stéréotypes liés à la couleur de peau. Un stéréotype, c'est une image figée et réductrice appliquée à un groupe social. Quand des chroniqueurs comparent Bally Bagayoko à «la famille des grands singes» ou lui attribuent un comportement de «mâle dominant», ils n'analysent pas sa politique — ils activent des stéréotypes raciaux très anciens, hérités de la période coloniale, qui associaient les populations africaines à la bestialité ou à la «primitivité». Ces représentations sont fausses, construites et scientifiquement réfutées — il n'existe aucune hiérarchie entre les êtres humains. Pourtant, elles persistent dans certains imaginaires collectifs, et leur réactivation dans l'espace médiatique a des effets très concrets : des appels racistes quotidiens à la mairie, des personnes demandant si c'est bien «la mairie des Arabes et des Noirs» — comme si la couleur de peau d'un élu rendait son mandat moins légitime.
Deuxièmement, cette affaire illustre le mécanisme de stigmatisation, théorisé par le sociologue Erving Goffman. La stigmatisation, c'est le processus par lequel un individu est réduit à une caractéristique jugée déviante ou inférieure — ici, son origine et sa couleur de peau — au point que cette caractéristique efface tout le reste de son identité.
Bally Bagayoko n'est plus perçu comme un maire, un représentant élu, un homme politique avec un programme : il devient avant tout «le maire noir», une anomalie dans un espace de pouvoir traditionnellement blanc. Il a d'ailleurs co-signé une tribune avec onze maires issus de l'immigration pour dénoncer les discriminations raciales subies avant, pendant et après les élections municipales — preuve que cette stigmatisation est structurelle et collective, pas un accident isolé. Et comme le rappelle Goffman, le stigmate a un effet dévastateur : il oblige la personne stigmatisée à constamment justifier sa légitimité, là où les autres n'ont pas à le faire.
En conclusion, l'affaire Bally Bagayoko est un révélateur sociologique : elle montre que la démocratie formelle — le droit de vote, l'égalité devant la loi — ne suffit pas à garantir une égalité réelle dans l'exercice du pouvoir. Comme le rappelle SOS Racisme, «l'élection de ces maires est la concrétisation de la promesse républicaine d'égalité» — mais cette promesse reste fragile. Stéréotypes et stigmatisation sont des obstacles invisibles mais puissants, que la sociologie nous permet d'identifier pour mieux les combattre.
Alors la question qu'on vous laisse : le racisme en France n'est-il pas trop souvent toléré, banalisé, voire protégé au nom de la liberté d'expression ?